J'ai envie de croire que tu as retrouvé Daniel. Mais je ne veux pas de décor céleste autour de vous, pas d'images toutes faites d'une passion éternelle. Je veux croire que vous êtes ensemble au Funambule. Qu'il n'actionne pas le rideau et que tu n'es pas tapi derrière à souffler des indications aux comédiens. Que pour une fois, et pour toujours, vous êtes tous les deux sur la scène. Que vous vous regardez, vous vous parlez peut-être, et que votre amour inonde le théâtre. Pas de lumière, pas de musique, pas de costumes. Dans la salle, je ne veux pas de spectateur. Cette pièce là n'appartient qu'à vous. J'ai envie de croire que tu m'as appelée ce jeudi après-midi. Que le vent a porté ta voix pour me détourner de mes projets initiaux. Que tu savais que si j'attendais un jour de plus, il serait trop tard. Que tu savais à quel point j'aurais eu mal de ne pas t'avoir vu une dernière fois. Que tu savais. Oui, je veux croire que tu savais. Que tu ne m'as demandée de revenir pour te raconter Cologne que pour me faire comprendre à quel point il était important pour toi que rien ne perturbe mes projets. Que le « merci » que tu m'as presque crié alors que je m'éloignais, et le sourire qui l'accompagnait avaient un autre sens. Je veux croire que tu m'as dit au revoir. Je veux croire que tu savais. Parce que je veux croire que tu as choisi. Que tu n'as pas perdu ton combat, que tu y as simplement mis un terme. Je veux croire que tu as juste retenu ce souffle qui était ton ennemi, que tu as fermé les yeux, et que tu t'es senti délivré. Je veux croire que quelqu'un va couper les amarres de votre péniche et la laisser voguer au rythme de vos envies. Je veux croire que toute ma vie je ne pourrai lire Antigone sans entendre ta voix prononcer les tirades de Créon. Je veux croire qu'au croisement de la rue Lamarck et de la rue Francoeur, une plaque portant ton nom va être posée et que toutes les personnes que tu as aimées viendront y frapper trois coups délicats, pour que chaque jour soit le commencement d'une nouvelle histoire. Je veux croire que le monde se souviendra de toi et que si sa mémoire lui fait défaut, je serai là pour lui rafraîchir.
Et surtout je veux croire que tu savais à quel point je t'aimais.
Je veux croire à tout ça Michel pour je ne peux pas.
Je n'arrive pas à croire que tu es parti. C'est impossible. C'est insensé. C'est une idée trop abstraite, trop irréelle pour qu'elle se fige dans mon esprit.
Ca fait plus de quinze jours maintenant et pas un seul ne s'est passé sans que je ne pense à toi. Mais ma tristesse est dominée par une absurde certitude.
Tu es immortel.
J'avais seize ans la première fois que je t'ai entendu dire que tu ne serais plus là à la fin de l'année. Je ne t'avais pas cru. Je ne t'ai pas cru l'année suivante. Ni toutes celles qui ont suivi.
Comment pourrais-je croire ceux qui affirment maintenant que je ne te verrai plus ?